Le Québec mise sur les immigrants entrepreneurs

Le ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, David Heurtel, l’entrepreneure Amina Gerba, la ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade.

Le gouvernement provincial a lancé le plan « Oser entreprendre » afin de promouvoir la diversité en incitant les immigrants à créer leurs propres entreprises.

Par César Salvatierra / Traduction par Emmanuelle Richard

Version en espagnol

L’entrepreneure Amina Gerba, originaire du Cameroun, a accepté sans hésiter l’invitation du ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation du Québec à diriger « Entreprendre ici », un nouvel organisme faisant partie du projet « Oser entreprendre » qui appuiera les immigrants chefs d’entreprise et les aspirants à le devenir avec 15 millions $ et autres incitatifs. En raison de sa renommée dans la province, la nomination d’Amina Gerba correspond exactement à ce que cherche à promouvoir le gouvernement avec son nouveau plan. Dès son arrivée au Canada avec son époux voilà 32 ans, elle avait un objectif précis : montrer aux entrepreneurs canadiens que l’Afrique n’est pas synonyme de désordre et de famine, mais c’est plutôt une excellente opportunité de faire de bonnes affaires. L’histoire d’Amina Gerba personnifie la diversité et le potentiel des immigrants entrepreneurs, deux attributs sur lesquels mise le gouvernement du Québec en investissant dans ce nouveau projet pendant les quatre prochaines années. « Entreprendre ici », l’organisme qu’Amina Gerba coordonne maintenant, obtiendra 3,3 millions $ pour guider 8 mille immigrants intéressés à fonder leur propre entreprise jusqu’en 2022. Cela représente seulement l’une des cinq mesures dans lesquelles le fonds sera réparti. Les quatre autres mesures sont les suivantes :

– L’immigration d’au moins 130 entrepreneurs au Québec. Les résultats de cette mesure dépendront principalement de ce que feront Montréal International et Québec International, deux organismes parcourant le monde afin d’attirer des investissements. Une aide de 900 mille $ sera allouée pour atteindre l’objectif.

– La mise en place d’un projet pilote intégrant les nouveaux chefs d’entreprise immigrants avec les communautés locales : 400 mille $ seront investis dans ce projet. La majeure partie du travail sera assumée par les chambres de commerce du Québec. On s’attend à ce qu’au moins 100 entrepreneurs se rapprochent de la société québécoise et établissent des contacts commerciaux avec les commerces locaux de la province, et que ces derniers s’internationalisent grâce aux entrepreneurs immigrants.

– De plus, les projets ayant un grand potentiel obtiendront un appui : avec des fonds de 450 mille $, on souhaite aider 20 entrepreneurs immigrants.

– Finalement, des bourses s’élevant jusqu’à 25 mille $ seront offertes pour des jeunes entrepreneurs immigrants qui ont entre 18 et 35 ans. L’objectif est d’appuyer 350 jeunes à développer leurs entreprises. Le fonds s’élève à 10 millions $.

Sur papier, ce plan « sera l’image du nouveau Québec, de toute notre diversité et richesse », a affirmé la vice-première ministre et ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade. Pour elle, « l’économie du Québec se porte bien. C’est une réalité dans laquelle nous avançons tous… Et il est nécessaire que le monde de la diversité avance au même rythme. Pour ce faire, nous avons besoin de ce nouveau réseau d’entreprises en développement. Il faut diminuer les obstacles à la création d’entreprises provenant de la diversité et de l’immigration ».

Dans ce sens, un des contretemps que les immigrants rencontrent lors de la création de leurs entreprises résulte de la nette différence de réglementation entre leur pays d’origine et le Québec. « Personne ne t’expliquera ici à prendre cela en compte dans ton plan d’affaires », soutient Hugo Miranda, entrepreneur péruvien-canadien et directeur général du Club d’Entrepreneurs du Québec (CEQ). « Il y a des détails auxquels l’aspirant chef d’entreprise n’a pas pensé et qui pourraient retarder l’implantation de son idée », ajoute monsieur Miranda, devenu spécialiste en conseils de nouvelles idées de commerce pour les immigrants de la province. De par son expérience, il affirme que parler français constitue « un outil pour l’intégration et c’est utile pour créer un réseau de contacts. L’anglais est valorisé et nécessaire; mais au Québec, le français élargit notre champs d’action. Il est évident que nous sortons de notre zone de confort linguistique en utilisant le français comme langue d’affaires. Quand nous donnons des formations à des nouveaux entrepreneurs de la diversité, en plus de l’information nécessaire, nous les encourageons à apprendre le français. Le Québec est l’un des rares endroits où l’entrepreneur a l’opportunité de faire des affaires avec beaucoup de facilité, et cela, avec trois communautés: la francophone, l’anglophone et celle de sa langue maternelle ».

Pour Manuel Ribeiro, le président de la Chambre de commerce latino-américaine du Québec (CCLAQ), les immigrants latinos entrepreneurs se divisent en deux catégories. Dans la première se trouvent ceux qui ont déjà fondé une entreprise ou plus dans leur pays. Ils viennent au Québec en répétant ce qu’ils ont déjà fait ou se renouvellent d’une certaine façon en développant une autre entreprise : « De par leur expérience, ils ont développé des réflexes utiles pour monter une entreprise au Québec ou peu importe ailleurs. Ils ont une certaine notion de comptabilité et savent ce qu’est un plan d’affaires ». On voit de plus en plus ce profil; c’est la tendance actuelle. Selon monsieur Ribeiro, dans la deuxième catégorie se trouvent ceux qui pour une quelconque raison n’ont pas créé de compagnie dans leur pays d’origine. Une fois installés au Québec, en raison des conditions favorables, ils se lancent ici. Ceux-là ont besoin davantage d’aide étant donné l’absence d’un réseau consolidé d’entrepreneurs. De plus, Manuel Ribeiro considère que la classe moyenne latino-américaine est actuellement celle qui immigre le plus au Québec, et cette immigration n’est pas motivée par l’insécurité vécue dans leur pays ou le peu d’accès à des ressources. « Ils ne viennent pas pour l’argent, sinon pour la qualité de vie et pour l’opportunité de montrer ce qu’ils peuvent réussir par eux-mêmes », termine-t-il.

Le jour du lancement d’« Oser entreprendre », le ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, David Heurtel, a mentionné que l’arrivée des immigrants est une partie de la solution pour résoudre le manque de main d’œuvre dans les régions du Québec : « Concrètement, je vois qu’à travers le Québec, on comprend que la diversité fait partie du paysage, et que le développement économique du Québec passe, entre autres, par l’immigration et par la diversité. Les régions sont prêtes; c’est une réalité palpable ». Il a également indiqué qu’il y aura 1,4 millions d’emplois à combler dans la province d’ici 2024 : « Seulement dans la ville de Québec, au moment où on se parle , il y a environ 10 mille emplois disponibles ». Si les chiffres sont exacts, le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion devra s’activer sur deux aspects pour s’harmoniser avec le nouveau projet gouvernemental: le système de sélection d’immigrants (en plein essor) et l’amélioration du français (avec des résultats peu favorables selon le rapport public de la vérificatrice générale, Guylaine Leclerc, diffusé en novembre dernier et qui analyse la période de 2011-2017). Comment inciter alors les entrepreneurs immigrants à apprendre la langue officielle du Québec?

Une partie de la réponse se trouve probablement dans l’histoire d’Amina Gerba qui, depuis son arrivée au pays, ne s’est jamais considérée comme faisant partie d’une minorité. Selon elle, « entreprendre comme membre de la diversité est l’unique façon de se faire une place au Québec. C’est une manière de créer la richesse à travers notre richesse culturelle ». En 1995, soit neuf ans après son arrivée au Canada, Amina Gerba a créé la compagnie Afrique Expansion, consacrée aux relations publiques, au marché et aux études de viabilité en Afrique pour favoriser les relations commerciales entre les entreprises canadiennes et africaines : « Je voulais montrer que l’Afrique, ce n’est pas juste un continent, mais 54 pays différents ». Avec les années, Amina a fondé une série de compagnies et a reçu plusieurs distinctions. Elle a mis en place une bonne partie de ses projets pendant qu’elle conjuguait avec ses études et sa profession, tout en accomplissant son plus grand défi : élever ses trois enfants.


César Salvatierra est étudiant péruvien en Études hispaniques à l’Université de Montréal et président du Comité latino-américain de cette même université (CLAUM). Il s’est spécialisé dans la promotion de la culture hispano-américaine à Montréal et à Québec. Il est rédacteur et responsable des relations publiques d’HispanophoneLisez plus d’articles de l’auteur.

Emmanuelle Richard est étudiante au doctorat en Littérature option études hispaniques à l’Université de Montréal. Sa thèse porte sur l’enseignement des variétés de l’espagnol dans les cours d’espagnol langue seconde/ étrangère. Elle est chargée de cours à la même université où elle enseigne la traduction espagnol-français et l’espagnol langue seconde.